PODOLOGIES DU SPORT
UN SPORTIF - UN SPORT - UNE ORTHESE Par Eric BENGUERBI, Podologue ANPS. Christian REBOUH
Depuis une vingtaine d’année, le podologue s’est fortement impliqué dans le monde du sport. À l’origine, l’utilisation de techniques et matériaux issus de la podologie classique, nous ouvrait la voie d’une « podologie appliquée aux sports ». L’évolution des moyens d’examen (analyse statique posturale, examen dynamique) au cabinet et sur le terrain, ainsi qu’un large choix de techniques de mise en œuvre de matériaux polymères nous ont permis d’exercer une « podologie du sport » spécifiquement adaptée aux besoins du sportif.
Examens, orthèses, soins, conseils en article chaussant (chaussures et chaussettes) font du podologue un acteur incontournable de l’encadrement du sportif.
Un sportif «Mens sana in corpore sano» (Juvénal, poète satirique Romain (vers 60- vers 130 après J.C.)
Lorsqu’on se trouve face à un sportif, une multitude de questions se présentent à nous. Elles correspondent toutes à des chemins que nous pouvons utiliser pour le traiter.
Les questions posées avant la consultation doivent nous aider à mieux cibler l’individu et son adaptation à un sport en particulier.
Il est bon d’avoir des connaissances sur l’équilibre, le mouvement, la posture, la biomécanique, la cinématique, tout en gardant une place pour l’imprévu, c'est-à-dire, tout ce qui fait qu’un sportif ne ressemble à aucun autre sportif: son unicité.
En perpétuel mouvement adaptatif, souvent à la limite de ses capacités, nous observons qu’un sportif est capable de « s’équilibrer dans ses déséquilibres ».
Par exemple:
- un tennisman sera plus à l’aise si son port de raquette est du côté homolatéral à une jambe courte physiologique. Dans le cas inverse, il fera des efforts qui entraineront des compensations,
- un athlète de 5000m aura plus de facilité avec une jambe courte à gauche pour l’aider à mieux négocier ses virages à gauche, un pied gauche parallèle à la lisse et un pied droit plus ouvert,
- un sauteur en hauteur a besoin de laxité sur son pied d’appel pour bien placer son corps par rapport au sautoir. Son geste est d’autant plus fluide que son médio-pied peut tourner en valgus avec un tibia en rotation externe.
Les standards pieds creux, plats, valgus, varus n’ont plus beaucoup d’intérêt à ce stade de la pratique sportive. Un pied d’appui postérieur et un pied directionnel antérieur (tennis) seront mis en évidence et complétés par un pied freinateur et un pied propulseur (escrime). Malgré tout et contre toute logique, la performance peut être atteinte même dans une « inadaptation théorique » à la pratique d’un sport, grâce à la compensation liée à d’autres critères que physiques (le talent, le travail …).
Le sportif recherche le « haut niveau à son niveau ». Il faudra en conséquence se référer au motif de consultation et à l’historique des blessures avant la réalisation de l’orthèse pour limiter le risque d’échec.
Un sport: il se caractérise par des règles, et pourtant, il peut être «hors-la-loi» !
Nous devons, en tant que partenaire du sportif, avoir cette maxime à l’esprit. Elle peut nous aider à mieux comprendre les chemins empruntés par notre patient.
On peut définir le sport comme : «une activité humaine cérébrale ou physique, régie par des règles reconnues et acceptées par des pratiquants de tous âges, exercée seul ou à plusieurs, accompagnée ou non, en tout lieu, intérieur ou extérieur, en toute saison et à tout instant, répondant à des besoins tels que les loisirs, l’entretien de sa personne, la compétition amateur ou professionnelle de différents niveaux, et pouvant nécessiter du matériel plus ou moins spécifique et coûteux.»
La citation bien connue de Pierre de Coubertin (Educateur Français 1863-1937) « Plus fort, plus haut, plus vite » traduit la volonté de surpassement du sportif, parfois jusqu’à la rupture physique (blessure), psychique ou même éthique (dopage). Le «podologue du sport», lui aussi poussé à la performance s’est engagé à mieux comprendre le sportif mais également la rhéologie des polymères et de leurs techniques de mise en œuvre. Cette constante remise en question associée à l’humilité est la seule voie de l’efficacité en milieu sportif. Dans la complexité des solutions, il est bon de simplifier la marche à suivre.
Pour s’y retrouver et pour faciliter notre travail, tentons d’abord une classification simple et non-exhaustive des sports avant de classer les matériaux et les techniques de mise en œuvre.
Il s’agit de voir le sport par rapport au mouvement ainsi qu’au matériel. Les sports multidirectionnels (tennis, basket), unidirectionnels (course à pied) et glisse (ski) pourront être symétriques avec un geste répétitif, non symétriques, avec un geste non répétitif. À cela pourra s’ajouter les sports portés (cyclisme). Un tableau de synthèse en annexe reprend les sports les plus connus et propose des exemples de combinaisons de matériaux avec l’objectif à atteindre.
Il est plus facile de se référer d’abord à des données préétablies avant de s’attaquer à la recherche de données individuelles plus précises.
Le running se décompose en trois phases:
- d’attaque (impact) qui dure environ 10% du temps,
- d’appui (équilibre) environ 40% du temps avec un travail musculaire élastique important
- de poussée (propulsion) environ 50% du temps avec un rôle prépondérant sur la stabilité.
Ces phases devront être analysées en fonction de la vitesse et de la capacité neuro-musculaire du sportif à résister aux forces en présence (influencées par son poids, le sol, ses chaussures).
Les connaissances du rendement musculaire concentrique et excentrique du geste sportif sont bien décrites dans l’ouvrage : « La marche humaine, la course et le saut », coordonné par Eric Viel aux éditions Masson. Si, par exemple, nous utilisons un matériau absorbant pour le saut en longueur, l’impact sera certes diminué, mais le travail musculaire augmentera pour compenser l’énergie potentielle ainsi atténuée. De plus, nous augmenterons le temps d’appui.
Si pour des raisons déterminées par le motif de consultation, une paire d’orthèses est placée dans les chaussures, elles ne doivent en aucun cas déséquilibrer un geste souvent difficile à régler. C’est pourquoi, il faut toujours garder en mémoire le geste sportif et l’avoir analysé en amont. Il faut connaître une discipline et éviter les à-priori. Le respect des qualités naturelles est primordial.
Un sprinter peut avoir un appui talon mais tellement court (5 milli/secondes) que certains le considèreront comme minime alors qu’un podologue pourra avoir une action sur ce temps infime. Une jambe courte physiologique sera certainement sans conséquence en activité citadine mais vite devenir handicapante en milieu sportif.
Durant la dynamique, la podométrie a démontré que le pied s’équilibrait sur des zones très réduites d’environ 1 cm². Les métatarsiens auront un rôle prépondérants dans l’équilibre de l’avant-pied avec 3 couples:
- le 1° rayon avec ses 2 sésamoides;
- les 2° et 3° métatarsiens;
- les 4° et 5° métatarsiens.
Ces trois couples seront utiles dans les transferts de force intérieurs/extérieurs.
Une orthèse: une solution adaptée au besoin
La troisième loi du mouvement (parfois appelée loi d’action-réaction) d’Isaac Newton (physicien et mathématicien anglais 1642-1727) « Dès qu’une force agit sur un corps, il existe une force égale et opposée de même nature qui agit sur un corps différent » (La physique de A à Z de Michael Chapple chez Dunod p. 170) aide à comprendre le besoin d’un sportif qui subit des charges de travail tout au cours de son activité sportive.
Le choc est un phénomène transitoire bref. Il se caractérise par une accélération et par une durée. Le choc a une fréquence propre qu’il est parfois bon d’atténuer.
L’orthèse représente un filtre à utiliser avec précision et précaution. Ce système à ressort fonctionne en compression et en détente. L’orthèse concrétise toute la réflexion faite en amont sur la connaissance de notre patient et de notre métier de podologue. C’est la synthèse de l’analyse du besoin de notre patient dans son environnement.
En aucun cas, un sportif ne devra subir notre travail. Au contraire, la participation à sa thérapie (compréhension de ce que l’on réalise) l’aidera à mieux accepter son appareillage.
En effet, tous les paramètres précités seront autant d’éléments encore une fois à prendre en compte, ainsi que la bonne correspondance sol, chaussure, mouvement. Un athlète s’épuisera, si l’énergie restituée par un sol trop dynamique ou un matériau trop visco-élastique est supérieure à sa réponse neuro-musculaire.
Associé aux soins de pédicurie et aux conseils de chaussant (chaussure et chaussette), un panel infini de solutions d’appareillage nous est permis grâce aux nombreux polymères associés aux techniques de thermoformage.
Les quatre grands types de matériaux de synthèse sont:
- Les thermodurcissables;
- Les thermoplastiques;
- Les fibres;
- Les élastomères.
1) Tableau simplifié du choix des polymères:

Des moyens simples et mnémotechniques permettent d’aider au choix des polymères en fonction de l’objectif recherché. Par exemple, concernant l’élasticité, on peut étalonner les matériaux du MOINS élastique au PLUS élastique de la manière suivante:
PE : PEU élastique ; EVA : élastique Evidemment ; ELASTOMERE : MERE de l’élasticité.
Parmi les élastomères, le polymère NR, natural rubber, traduction anglaise de caoutchouc (De l’Indien, cao : arbre ; tchu : qui pleure) peut plus facilement se retenir en « Naturellement Résilient » ou encore « Non Rémanent ».
Avec les matériaux, nous avons un choix de techniques de mise en œuvre résumé ci-dessous.
2) Tableau des techniques de thermoformage en thermopression:

3) La chaussure:
Pour le marathonien, un moyen simple est de se référer à la performance : pour les athlètes qui courent autour de 2 h 10, choisir des chaussures de 220 grammes ; autour de 2 h 50, 280 grammes ; autour de 3 h 30, 330 grammes et ensuite la plus protectrice possible. Néanmoins, il y aura des conseils différents en fonction de la qualité des sportifs en pensant que la légèreté est utilisée pour la performance et qu’une chaussure ne représente que des grammes pour un coureur en kilogrammes.
Il faudra préférer des chaussures construites sur le principe 2/3 postérieur et 1/3 antérieur qui s’adapte mieux à la mécanique du pied qui fléchit à la métatarso-phalangienne pour la course à pied.
Plus la chaussure sera rigide dans le plan frontal, plus elle sera performante mais à vitesse faible les muscles intrinsèques souffriront beaucoup plus. Il semble par contre difficile d’analyser le type de course à travers l’usure de la chaussure de running car cette usure est souvent la composante de plusieurs paramètres sans rapport avec le type de course : force de frottement, gravité terrestre, qualité de la chaussure, masse du coureur, etc.
Le tennisman aura des chaussures « terre battue » et « surfaces synthétiques ».
Un joueur de rugby utilisera des chaussures de running/training adaptées à sa masse qui ne devront pas être utilisées lors des séances de musculation. Il est préférable de conseiller des crampons ronds vissés plutôt que des lamelles qui fixent trop le pied au sol, provoquant un blocage dans les mouvements de torsion dont le bras de levier risque de remonter au niveau du genou.
4) Les chaussettes:
Comme pour l’orthèse, les chaussettes sont constituées de fibres de différentes origines (animales, végétales ou minérales) ayant des caractéristiques spécifiques (titrage, rigidité, capacité d’absorption…). En fonction du mixage de ces fibres et de leur technique de construction (tricotage) on peut répondre à des besoins tels que:
- Garder les pieds au frais et au sec (coolmax®)
- Garder les pieds au chaud et au sec (thermolite®)
- Réguler la température (outlast®)
La durée d’utilisation et la température extérieure sont importantes pour établir un choix de fibres cohérent.
En raids nature et en terrains accidentés avec des conditions météorologiques changeantes, il faut plusieurs paires afin d’éviter les blessures cutanées et préserver l’hygiène du pied (des chaussettes en matériaux biodégradables pourront être abandonnées sur place sans risque de dégradation du site naturel).
L’eau de transpiration et des conditions de course (passage dans l’eau) ainsi que la pluie sont des vecteurs de la fragilisation de la peau, souvent responsable de l’apparition de phlyctènes (ampoules).
En ski (sports d’hiver), on recherchera chaleur, confort et hygiène ainsi qu’une évacuation de la sudation.
L’association « chaussures qui respirent et chaussettes qui évacuent » est un couple gagnant !
La stagnation d’eau qui persiste entraîne des problèmes identiques à ceux rencontrés pour la pratique des raids.
Les problèmes d’insuffisance veineuse ou de jambes lourdes, de phlyctènes, d’ongles qui pénalisent aussi le sportif, peuvent être améliorés avec la « chaussetto-thérapie ».
5 ) Les sols:
Pour les sols, il faudra retenir qu’il est préférable de courir sur des surfaces stables (le sable est instable). Un bitume ne sera pas plus traumatisant, si la température extérieure est élevée, qu’un sous-bois au sol gelé en hiver.
Tout dépendra bien entendu du sport pratiqué car un joueur de rugby souffrira autant sur sol très mou par sollicitation des muscles de la loge interne de la cuisse, que sur sol gelé (les appuis étant fuyants). A la fin des années 60, les pistes d’athlétisme en revêtement synthétique ont permis d’améliorer les performances, mais en contre partie, ont vu les blessures d’athlètes augmenter.
Plus un sol redonne d’énergie, plus l’athlète devra faire fonctionner son système musculaire de freinage excentrique, ce qui sera plus fatigant pour le muscle.
Pour les sports en salle, les industriels ont redoublé d’ingéniosité en créant des sols performants pour le sportif qui ne glisse pas, tout en accentuant le rebond de la balle. Le sol évolutif qui convient à la fois au sportif lourd supérieur à 90kg et à l’enfant de moins de 30kg, n’a pas encore été inventé. Ne peut-on voir là une des causes de certaines pathologies de croissance de plus en plus fréquentes chez les jeunes sportifs ? En tout cas, cela laisse au podologue un champ d’action orthétique important.
L’appareillage se fait par thermoformage pour avoir une meilleure adaptation de l’orthèse à l’athlète et une personnalisation de la chaussure. En 1999, lors du raid de l’ile de la Réunion « La Diagonale des Fous », une équipe de podologues qui couvrait la course a réalisé des orthèses plantaires thermoformées au milieu de la course (à 65 km du départ), afin d’aider les raideurs qui présentaient des pathologies de type tendinopathies du tibia postérieur ou d’Achille, ou encore métatarsalgies.
Cette expérience a permis de proposer des orthèses aux championnats du Monde à Paris en 2003. De la même manière, des orthèses ont été réalisées auprès des athlètes toute délégation confondue. Le thermoformage de matériaux de synthèse a permis aux podologues de proposer des orthèses plantaires d’urgence aux sportifs.
EN RESUME
Le podologue dispose d’un certain nombre d’atouts pour aborder un sportif et répondre au motif de consultation. Ensemble, en continuant d’élever notre niveau professionnel et par l’échange d’informations comme avec cet article, nous récolterons les fruits d’un travail sérieux et reconnu « par tous et partout ». Si pour certains, le challenge semble trop difficile à atteindre, voici pour vous aider un exemple de couple « sport/combinaison de matériaux » qui n’est qu’une proposition et non un catalogue de recettes.
«Du chaos émerge la simplicité ».
BIBLIOGRAPHIE
- «La marche humaine, la course et le saut», coordonné par Eric Viel aux éditions Masson
- «Pieds et sports de loisir», sous la direction de Christian Hérisson – Jacques Rodineau – Lucien Simon. Chez Sauramps
- «Les 200 mots de la chaussure de sport», Marc Follachier, CTC
- «Les chaussettes de sport», Céline Fonteneau (société Kindy) dans le podologue scientifique février 2007, et www.kindy.com
- «Les sols sportifs», Alain Rivat (société Taraflex), cours de formation ANPS
- «La biomécanique en podologie», Jean Smekens, Université de Bruxelles
- «Examen postural sportif», Jean-Claude Gaillet, podologue à Reims, cours de formation ANPS
- «Les principaux matériaux utilisés dans les orthèses plantaires», Christian Rebouh, «pour l’EMC podologie, chez Elsevier, in press»
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